Rencontre avec la mort

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En effleurant son corps palot et sans vie, je n'ai pas pu m'empêcher de me laisser envahir par son sourire ; lui qui m'avait tant soutenu pour arriver jusqu'ici.

Je me tenais là, face au lit, tentant de contenir un torrent de larmes mêlées de nos rires, de son parfum et des derniers moments vécus à ses côtés.

A cet instant, je trouvais la mort insignifiante et ridicule au regard de l'amour que nous nous étions offert. Malgré l'apparition du masque mortuaire et les craintes que réveillait la mort dans les profondeurs de mon être, mon cœur percevait un sens à l'incontournable réalité qui guettait chacune et chacun. Comme une certitude que l'on balayerait d'un revers de la main, la mort se drapait, impérieuse, des plus vils desseins. Triste faucheuse et inlassable besogneuse, elle prenait sans relâche, laissant les vivants à leur triste destin. 

 

Orphelin d'un jour, orpheline ce matin, oubliés de toujours, oubliées dès demain.

 

Dans l'espace de la petite chambre où je me tenais, tout semblait se bousculer dans ma tête et se dérober sous mes pieds. Vacillant sur mes jambes, j'imaginais la mort contagieuse et je me voyais englouti à mon tour dans un tunnel étroit et sans fin.

 

Une petite voix me disait d’accueillir tout ce qui surgissait, de ne rien retenir, d'ouvrir mon être à la lourdeur de cet espace. Un flot soudain s'est déversé sur mes joues, embrouillant ma vue et serrant ma gorge dans un étau sans pitié. Je faisais face à la mort et je n'étais plus rien. Secoué violemment par des sanglots incontrôlables, j'ai peu à peu repris mes esprits et accepter l'instant comme faisant partie de la vie.

 

J'ai doucement posé mon regard sur son visage, je me suis approché. L'atmosphère était étrange. La vie qui parcourait son corps quelques heures auparavant semblait s'être répandue dans l'espace qui nous entourait. Je sentais sa présente, sa vérité, son souffle dans la pièce. Je contemplais son corps inerte, presque beau. Je n'étais pas seul, je l'aurai juré, je savais au fond de moi que l'on prenait soin de ma peine tout comme de la sienne, « la famille était là ».

 

Un léger sourire complice et pudique se dessina sur mon visage rougi par l'épreuve. A la réalité de la mort répondait la beauté de la vie. Je comprenais alors que la mort n'était qu'une simple escale dans le grand cercle de la vie. Je me rappelais l'enseignement de la source, le corps irait en offrande à la terre ou au feu ; l'âme elle, voyageuse de nature, continuerait ses pérégrinations et s'en irait fleurir, se révélant d'une destinée à l'autre, de dimension en dimension. A cet instant, la mort m'est apparue comme un temps de pause, comme un « bien » nécessaire à l'éclosion du souffle de la vie.

 

J'avais passé mon temps à snober la mort afin de mieux plonger dans la matière, persuadé que vivre intensément m'épargnerait de sa visite le plus longtemps possible. J'acceptais enfin le caractère sacré et immuable de la vie, de toutes les formes de vie, de ces âmes qui, passant par l'expérience de la mort en ressortent embellies.

 

Ma conscience s'est alors dilatée autant que mes sens physiques et la pièce s'est curieusement réchauffée malgré la froideur du moment. En levant les yeux vers un ailleurs, j'ai croisé la douceur de son visage et dans un halo coloré et lumineux, je me suis rempli de sa présence, de son essence.

 

C'était bien la première fois qu'une paix profonde gagnait la moindre parcelle de mon corps et m'enveloppait. J'ai su à cet instant que tout était en ordre. La mort me taquinait et m'offrait un retour au vrai sens de l'existence. Tel un aiguillon, son passage fécondait déjà d'autres vies en germination. La vie s'était retirée comme la mer se retire, promettant déjà de jaillir à nouveau, tout comme la lumière se répand dans l'univers.

 

Je me suis senti si vaste et si vivant à jamais, je baignais dans la tranquillité. J’ai fermé les yeux sur son corps étendu et paisible, et là, je me suis remis à pleurer.

Rencontre avec la Vie

 

 

Olivier Vinçon


            

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